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L'inclusion numérique dans les QPV : interview

L’inclusion numérique est une thématique phare soutenue par le FSE. En cette période de crise sanitaire, les écarts sont encore plus flagrants entre les populations possédant des compétences numériques et celles en étant dépourvues. A ce titre, la Covid-19 a joué un rôle de révélateur et d’amplificateur des inégalités face au numérique. Avec Solène Manouvrier, Philippe Archias est l’auteur du rapport « Comprendre la diversité des pratiques pour accompagner la capacitation numérique », une enquête menée dans les Quartiers prioritaires de la ville (QPV). Il nous parle notamment du terme de « fracture numérique » et de la complexité des solutions face à des inégalités que la crise de la COVID a révélées. Rencontre

Comment est née cette enquête et quels en sont les enseignements principaux ?

Nous sommes partis d’un constat : les habitants des Quartiers prioritaires de la ville (QPV) ne constituent pas une population homogène, toutefois plus qu’ailleurs, ils connaissent des difficultés spécifiques dans l’accès à des services numériques essentiels (accès aux droits, à l’emploi, à l’éducation, à la culture et à l’information…) alors mêmes qu’ils sont ceux qui en ont le plus besoin au regard des difficultés sociales qu’ils rencontrent Comment éviter cette double peine ? Comment faire du numérique un outil de renforcement de leurs capacités d’action sur leurs propres trajectoires sociales et professionnelles ? Notre parti pris a été d’observer leurs pratiques quotidiennes, les difficultés qu’ils rencontraient dans l’accès aux ressources numériques et les réponses qu’ils trouvaient pour y répondre. Chemin faisant, nous nous sommes également intéressés aux ressorts qui étaient les leurs pour s’engager dans des processus d’apprentissage afin d’en déduire des propositions pour mieux concevoir et organiser les réponses en matière d’inclusion numérique.

 

Comment favoriser de manière générale l’inclusion numérique et réduire la fracture numérique dans les territoires ?

Le terme de fracture numérique est trompeur vis-à-vis de nos observations. D’une part, il laisse penser qu’il y a d’un côté les inclus et de l’autre les exclus du numérique. Mais c’est une vision trop globalisante et simplificatrice. Les personnes que nous avons rencontrées possèdent une utilisation diversifiée du numérique qui est adaptée à leurs contraintes. Par exemple, le service What’s App fournit une alternative à la rédaction de messages (problématiques pour les personnes qui ne maîtrisent pas l’écrit et/ou la langue française) via son service de messages vocaux utilisés à de multiples fins, comme la recherche d’emploi, l’organisation du travail, etc. 

D’autre part, le terme de « fracture » renvoie à une notion de soudaineté, comme si tout était arrivé de manière brutale, alors que ce n’est pas le cas ! Tout pouvait être anticipé ! Les fractures numériques sont la reproduction des fractures sociales. Ce n’est pas le numérique qui crée de nouvelles inégalités, il ne fait que les prolonger et parfois même les amplifier.

Les fractures numériques se placent dans la continuité des fractures sociales.

Philippe Archias,
Directeur Innovation Chronos

Comment alors décrire ce que recouvre la fracture numérique ?

Si on tient à utiliser ce terme (car il fait sens pour beaucoup), il vaut mieux le conjuguer au pluriel, car les inégalités face au numérique regroupent les problématiques d’équipements, de connexion et d’usages. C’est principalement à ces dernières que nous nous sommes intéressés dans notre étude et il convient d’en avoir une lecture fine pour comprendre ce qui se joue. Par exemple, des jeunes maîtrisent certains usages du numérique mais pas tous. Maîtriser les réseaux sociaux c’est très différent de rédiger un CV, de joindre un fichier à un mail… Ce n’est pas lié à l’âge mais bien à des freins dans les pratiques numériques qui renvoient souvent au déficit de savoirs de base. Encore une fois, les inégalités numériques se situent dans le sillage des inégalités sociales. 

Face aux difficultés rencontrées, le plus souvent, les habitants vont chercher des réponses dans la proximité du cercle familial ou amical, et dans des structures comme les centres sociaux, les web cafés, ou encore les bibliothèques et les associations de quartier qui sont des lieux privilégiés de médiation. Les personnes se tournent vers ce qu’elles connaissent au quotidien et se tournent vers des acteurs en qui elles ont confiance. Cette notion de confiance est un élément clé pour comprendre comment les dispositifs de formation peuvent toucher des populations qui leurs sont devenues invisibles.

 

Quelles sont les solutions d’accompagnement les plus efficaces ou les initiatives innovantes pour développer les compétences numériques des publics des QPV ?

Avant d’orienter les personnes vers des formations, il est essentiel de prendre en compte les motifs d’engagements dans les processus d’apprentissage. Il faut partir de sujets ou de projets qui intéressent les gens et faire apparaître le numérique comme un moyen plutôt que comme une finalité. Les démarches qui consistent à rentrer dans l’apprentissage par des projets ludiques, culturels ou au titre desquelles le numérique permettait l’accomplissement d’un projet personnel permettaient non seulement d’attirer les personnes vers le numérique, mais aussi d’activer les compétences qu’elles détiennent déjà dans des processus d’apprentissage. 

Un bon exemple est celui des bibliothèques. En tant que lieu ouvert non-institutionnel et bénéficiant de savoir-faire et de moyens d’animation culturels et ludiques, les bibliothèques et médiathèques ont la capacité de susciter l’intérêt, de donner sens au numérique et à son apprentissage. 

La capacitation numérique, cela commence par ça : se servir du numérique pour  s’orienter, techniquement mais aussi avec discernement.

Les bibliothèques ne peuvent toutefois être les seules garantes de cette capacitation numérique et doivent, au contraire,  être en mesure de connaître les autres acteurs de l’inclusion sociale et numérique de manière à leur passer la main.

 

Quels enseignements la crise sanitaire que nous connaissons actuellement a-t-elle permis de révéler ?

Cette crise sanitaire provoquée par la Covid-19 joue un rôle de révélateur. En 2020, plus que jamais nous avons eu besoin du numérique, pour accéder aux cours en ligne, prendre des rendez-vous médicaux, accéder à ses droits, etc. C’était un outil pour maintenir une vie la plus normale possible pendant une période d’isolement social, et cet impératif et cette urgence du recours au numérique ont révélé au grand jour les inégalités face à ces outils. 

A lire

Comprendre la diversité des pratiques pour accompagner la capacitation numérique

Solène Manouvrier, Philippe Archias

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